Portrait de Sylvie Brionne, psychologue de l’Education nationale / Crédit Anna Delabre
Sylvie Brionne consacre sa vie professionnelle aux enfants en difficulté. Psychologue de l’Éducation nationale en Lozère depuis 19 ans, elle observe la dégradation de la santé mentale des élèves, dans un contexte de restrictions budgétaires croissant.
Quand Sylvie Brionne m’ouvre la porte, c’est d’abord avec un sourire sincère. À peine entrée, elle me propose à boire. Le salon est spacieux, lumineux, chaleureux, à son image.
Sylvie est psychologue de l’Éducation nationale et décrit mieux que quiconque les fragilités actuelles de l’enfance. À 53 ans, elle est un témoin privilégié de l’évolution de la santé mentale des enfants, mais aussi des failles du système qui les entoure.
« J’aimais bien le social, et j’aimais […] aider »
Née dans le département du Nord, Sylvie grandit ensuite à Nîmes, dans le Gard. Après un baccalauréat économique et social, elle s’oriente vers des études de psychologie : « J’aimais bien le social, et j’aimais […] aider », me confie-t-elle avec modestie.
Très vite, son choix est clair : ce sera l’école, et rien d’autre. Sylvie veut travailler en équipe, échanger, ne pas rester seule face aux situations difficiles.
Après plusieurs années comme institutrice, elle reprend ses études à Lyon, treize ans après la fac, tout en élevant ses enfants. Une période éprouvante, rendue possible grâce au soutien de son mari. La conciliation entre vie familiale, études et travail, reste l’une des plus grandes difficultés de son parcours.
« Comme les parents vont mal, les enfants vont de plus en plus mal »
En 19 ans, Sylvie a vu les profils d’enfants évoluer. Selon elle, il n’y a pas une cause unique, mais un « faisceau de variables » alimenté par la morosité sociale, le climat politique anxiogène, et surtout les écrans : « Comme les parents vont mal, les enfants vont de plus en plus mal », affirme-t-elle.
Elle observe aujourd’hui chez certains enfants de maternelle des symptômes proches de l’autisme, tels que des difficultés à entrer en relation, à tenir des regards ou à écouter les autres. Pourtant, il ne s’agit pas de véritables troubles autistiques : lorsqu’on éloigne ces enfants des écrans pendant plusieurs mois, leur comportement revient souvent à la normale. Pour elle, le constat est sans appel : « À cet âge-là, […] c’est la responsabilité des adultes. »
Les difficultés relationnelles explosent. Là où les enseignants parvenaient autrefois à gérer seuls, les situations prennent aujourd’hui une ampleur considérable. Le manque de concentration et la perte du goût de l’effort sont devenus des motifs récurrents chez les enfants.
Malgré tout, Sylvie garde un regard nuancé, jamais dans l’accusation. Sa posture reste celle de l’empathie et de la compréhension. Elle observe, analyse et accompagne, sans juger.
Une vitrine d’aides… mais un terrain appauvri
Depuis quelques années, l’Éducation nationale multiplie les dispositifs d’aide pour les enfants : lutte contre le harcèlement, référents santé mentale, équipes mobiles d’appui… Sur le papier, les aides se développent. Mais sur le terrain, Sylvie constate surtout un morcellement des missions et une baisse inquiétante de la formation : « C’est ridicule… […] Il faut former les gens si on veut aider. »
Avec le temps, le réseau d’aide spécialisé s’est affaibli : cinq professionnels autrefois pour le territoire, contre seulement trois aujourd’hui… pour autant d’enfants, voire plus. Les besoins augmentent, mais les moyens diminuent.
À cela s’ajoutent les contraintes matérielles, notamment les frais de déplacement non remboursés et l’impossibilité d’aller au-devant des familles. Sylvie n’hésite pas à dire que l’État est aujourd’hui « plutôt bloquant », empêchant la mobilisation complète des personnels de l’Education nationale.
« Je suis plutôt au jour le jour »
À dix ans de la retraite, Sylvie ne fait plus de grands plans : « Je suis plutôt au jour le jour ». L’avenir professionnel est devenu incertain. Elle doute, s’interroge, mais une chose demeure : « Je suis contente d’aller travailler le matin. »
Son conseil aux jeunes générations : suivre sa vocation, mais apprendre à dire non, résister face aux pressions institutionnelles. Une leçon qu’elle a elle-même apprise avec le temps.
Empathique et profondément humaine, Sylvie Brionne incarne ces professionnels de l’ombre qui soutiennent l’enfance, sans jamais chercher la lumière. Elle ne sait pas toujours ce que sont devenus les enfants qu’elle a accompagnés (c’est l’un de ses rares regrets), mais chacun d’eux a, un jour, compté sur elle. Et aujourd’hui plus que jamais, son rôle reste indispensable.
Anna DELABRE



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